Jaca-Sangüesa sur le camino Aragones (3-4 et 5 juin 2006)

Marche JACA - SANGUESA sur le Camino ARAGONES (Week-end de Pentecôte : 3-4-5 Juin 2006)

Monsieur Saint Jacques,

Cet ex-voto relève d’un genre littéraire nouveau apparu sur le bord du Chemin, le « cairn. » Comme pour cette modeste œuvre collective et anonyme, humble pyramide de petits cailloux si familière au pèlerin en Aragon, chacun est venu spontanément apporter symboliquement sa pierre.

Dès le moment du départ éclate la joie de la rencontre : « j’étais sur un petit nuage, » (le seul nuage, Merci Monsieur Saint Jacques, de ce week-end ensoleillé.) Et pourtant, pour ces trois journées de randonnée, il faudra garder les pieds sur terre. « Beaucoup de bonheur, peu de douleur. » Les participants sont bien rôdés, bien aguerris, « une bonne quarantaine de paires de pieds qui sauront bien se comporter. » On ronchonne bien un peu pour le principe : « Le pas lent du montagnard au sommet me hissait, maintenant c’est plutôt le palan qu’il me faudrait. » Hubert se plaît à faire marcher son petit monde : le plus difficile à suivre chez lui, est-ce la cadence chaloupée et de son pas et de sa phrase, son allure ou le cheminement subtil de sa pensée teintée d’humour bienveillant ? Marche ou démarche, un géologue sait rester sur terre même la tête dans les étoiles (d’ailleurs il vous dira que la terre est un fragment d’étoile.)
Bref « l’aventure est sous nos pieds » et « gare ! il nous faudra apprendre à filer bon train en attendant le parfait amour ! » Mais ne brûlons point les étapes !

Par monts et par vaux sur votre chemin, Monsieur Saint Jacques :

Etape 1 : Au moment du départ de cette première étape, au pied du village d’Atares, une première bonne surprise ! Notre petite troupe est accueillie par Melchior, Jean-Louis Cazamea et son épouse qui sont venus fraternellement nous faire un bout de conduite pour la mise en route de notre escapade aragonaise sur cette « Ruta del Romanico. » D’agréables petits sentiers ombragés nous feront soudain découvrir, émerveillés, San Juan de la Pena, un ensemble d’édifices religieux intégré dans un site naturel sous le surplomb d’une falaise dont la paroi barre la vallée : cette gigantesque caverne abrite une chapelle mozarabe souterraine du Xème siècle, une Eglise romane, le Panthéon Royal de style néo-classique et le cloître, lui aussi niché sous la voûte naturelle que forme le rocher. Une guide sympathique, souriante, passionnée et passionnante nous invite à contempler le Saint-Graal et nous commente la « lecture » des chapiteaux sculptés ; au fond de cette grotte, précise-t-elle, un abbé fit construire au XVIIIème siècle la Chapelle de San Felix et San Voto de style renaissance pour remercier « le ciel » d’avoir été miraculeusement épargné quand il fut surpris par des chutes de pierres « tombées ... du ciel. » En fin d’après-midi, nous descendons le chemin qui mène à Santa-Cruz-de-la-Seros pour visiter l’Eglise romane de Santa-Maria, grimper au sommet de sa tour jusqu’à la chambre haute de Dona Uracca avant de faire une dernière halte devant l’Eglise romane lombarde de San Caprasio (XIIème siècle,) émouvante d’humilité et de pureté.

Etape 2 : Un chemin à-mi-pente mène de Puenta la Reina de Jaca à l’Albergue d’Arres, lieu de vie dans ce village médiéval abandonné isolé sur son piton rocheux, d’où l’on aperçoit le Pic d’Aspe et domine le « Canal de Berdun, » vallée où serpente de méandre en méandre le rio Aragon ; l’église est fermée, mais une maison éventrée, en cours de restauration, conserve son « chauffoir » sous sa cheminée aragonaise. La descente « zoom » sur Berdun, imprenable au sommet de sa colline, et après un bien agréable pique-nique à quelques encablures du pont de Martes sur le rio Aragon, le « camino » éclaboussé de soleil nous entraîne au pied de Mianos puis d’Artieda, deux villages « sur ciel » fièrement perchés sur des buttes au sommet de raidillons qui devaient dissuader les assaillants de lancer l’assaut. Cette marche aura été comme un long « travelling » au ralenti où l’objectif fait minutieusement le point sur l’Embalse de Yesa et le Monastère de Leyre ... C’est également un « flash-back, » mélancolique pour les participants à la marche de 2001 dans les vallées de Roncal et de Salazar, et bien nostalgique pour les aventuriers des bivouacs de 2005 !
Retour à Jaca, Merci ! Monsieur Saint-Jacques, de nous accueillir dans votre Eglise Santiago près de la Torre del Reloj et aussi sous le porche de la Cathédrale Saint-Pierre. La Messe du Dimanche de Pentecôte « fortaleza a los debiles » en effaçant les fatigues de cette rude journée caniculaire où les biches elles aussi sont bien heureuses de prendre le frais dans les douves de la Citadelle.

Etape 3 : Ruesta, abritée derrière ses murailles, dominée par les tours de sa forteresse, une ville-fantôme surgie du passé ; nous l’abandonnons pour gagner ce lieu qui vous est dédié, Monsieur Saint Jacques, l’ermitage de Santiago Apostol, niché dans la verdure en surplomb du village. Une piste va maintenant serpenter entre les pins et les chênes verts jusqu’à un col d’où l’on découvre, sur le versant opposé, une forêt d’éoliennes ; finalement, un chemin pavé, vestige de la Calzada Romana, amorce le raidillon qui va mener jusqu’à la Tour Fortifiée qui abrite l’Albergue et l’Eglise romane de Undues de Lerda. Ravigotée par un copieux « repas paysan, » toute la petite troupe au grand complet se lance sur la blanche piste aveuglante qui « poudroie, » abandonne l’Aragon pour la Navarre, et arrive triomphalement à Sangüesa pour vous y retrouver, Monsieur Saint Jacques, sur le tympan de l’Eglise Santiago-el-Mayor, entouré de deux pèlerins agenouillés. En flânant le long des rues, nous admirons les palais dont l’architecture évoque la colonisation de l’Amérique du Sud avant de nous émerveiller devant le portail de la Cathédrale Santa Maria la Real ou « Judas Mercator, medio desnudo y colgando aún de la soga con que se ahorcó » expie sa trahison.

Le voyage de retour vers la France est l’occasion de faire le bilan de notre périple et d’évoquer les anecdotes imprévues qui l’ont émaillé : la rencontre inattendue avec une course cycliste, les amateurs rassemblés sous un arbre encouragent les forçats de la route pendant que les autres, un peu à l’écart, récupérent à l’ombre d’un mur en ruines, prêts eux aussi à s’écrouler, à s’effondrer. Mais, miraculeusement, Pacharan, Sangria et Rosé les remettront vite sur pied. Finalement, une pause obligée, mais providentielle et très appréciée. Merci Monsieur Saint Jacques pour cette « attraction » qui nous a permis également d’apprécier une vue panoramique sur les cimes enneigées des Pyrénées : les 2885 mètres de Jean-Pierre, le Pic du Midi d’Ossau supplantés de justesse par la Collarada (2886 m.) Avec à nos pieds, dans la vallée, l’ondulation des épis dorés dans les champs fertiles de la Jacetania, et « le vent dans les champs de blé jusqu’à l’infini ... »
Autre intrusion du monde d’ici-bas dans notre voyage à remonter le temps : ces « Hell’s
Angels » bardés de cuir qui viennent troubler le silence de San-Juan-de-la-Pena, « manifestant à leur manière avec les pétarades de leurs motos leur déception de ne plus entendre le Grégorien à San Juan ! »

D’autres interventions extérieures furent providentielles : ainsi, galant et chevaleresque, l’hôtelier de Castiello de Jaca, armé de tout son attirail, vola au secours de Vénus au bain pudiquement voilée de mousse derrière le rideau de douche ... contemplant, désespérée, la pomme ... de douche malencontreusement tarie ; il délivra quelques instants plus tard (et sans qu’aucune rançon ne soit versée) un couple emprisonné dans sa chambre par le pêne obstiné d’une serrure récalcitrante. Ces malheureux sauvés par cet homme secourable suivront-ils l’exemple du pèlerin de Castellio de Jaca : « La iglesia conserva, en una arqueta de plata junto al altar mayor, unas reliquias desde los primeros tiempos de la cristiandad. Cuenta la leyenda que un peregrino valenciano se sintio sin fuerzas fisicas ni espirituales para seguir adelante y en agradecimiento a Castiello por la ayuda recibida entrego cuanto llevaba al ayuntamiento y a las familias que le habian socorrido. Por ello, el alcade guarda la llave de la arqueta de las reliquias, que son mostradas tan solo una vez al ano, el primer domingo de julio. »

Merci, Monsieur Saint Jacques, de veiller ainsi avec autant de sollicitude sur vos pèlerins depuis un millénaire et d’avoir permis le succès de ces trois jours de rencontres et de découvertes : « Plaisir d’être ensemble grâce à un dosage subtil de culturel, de marche, de gastronomie, et d’un bon esprit d’équipe. » Il faut reconnaître que les animateurs, Jean de Menditte et Bernard Delhomme, « organisateurs souples, délicats, euphoriques, et toujours prêts » ne vous ont pas mégoté chichement leur concours en mettant à votre disposition leur expérience et leurs qualités pour contribuer efficacement au succès de cette aventure : Balisage de la Balade, Discipline, Doigté, Diplomatie, Discrétion, Modération, Mesure, Minutie, Modestie, Maîtrise, Joie, Jeunesse, Découverte de la Beauté de Jaca, de la Jacetania et de Sangüesa.

Après cette parenthèse toute empreinte « d’Harmonie, d’Humilité et de Sérénité, » sous le signe de l’Entente Cordiale comme du « Parfait amour, » Monsieur Saint Jacques, le plus bel hommage que vous rendent les pèlerins n’est-il pas l’humanité et la fraternité qui soudent la vie en collectivité tout au long du chemin qui mène jusqu’à vous : « Merci à tous les participants pour l’excellente affabilité relationnelle, bienveillance mutuelle qui soudent ce groupe, nous permet de nous accompagner sur ces chemins de vie partagés, loupiotes, rayons de soleil emmagasinés pour les jours plus ternes. » Le pèlerinage connaît des prolongements dans notre vie quotidienne, bien au-delà du moment de la séparation.

N.D.L.R. : Le « Parfait Amour » est une liqueur élaborée à partir de divers ingrédients (violette, orange, citron, cédrat, girofle ... selon l’inspiration du moment ou la saison) qui se découvre, se goûte, se déguste, s’offre, se partage, et doit être « consommé » ... avec modération. Merci, brave compagnon, pour l’initiation à la magie de cet élixir que son nom d’inspiration évangélique prédestinait à l’utilisation (homéopathique, bien sûr) sur un chemin de pèlerinage.

P.S. Il aurait bien fallu trouver un nom de plume pour signer cette « lettre de château, » cet « envoi » rédigé à partir des petits mots de billet collationnés dans le car : en toute modestie, je serais évidemment tenté de choisir comme pseudonyme « ARAGON, » mais y renonce car je redoute de devoir affronter « Les yeux d’Elsa » :


« Cachent-ils des éclairs dans cette lavande où
Des insectes défont leurs amours violentes
Je suis pris au filet des étoiles filantes
Comme un marin qui meurt en mer en plein mois d’août »
Mis à jour le mardi 3 avril 2018
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