ARAGON LA HOYA de HUESCA 15-16-17 SEPTEMBRE 2006


VENDREDI 15 SEPTEMBRE 2006
 : « Le bout du tunnel. »

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Les Pyrénées franchies, au bout du tunnel, l’espoir renaît avec l’apparition de la Province d’Aragon, ensoleillée, chaleureuse, souriante, accueillante. Une
brève halte à Jaca, et bientôt, du Puerto de Monrepos (1260 m), se déroule devant nos yeux émerveillés le _ paysage aride de terre ocre de la Sierra de Guara .
En début d’après-midi, le car quitte le restaurant El _ Cobertizo (La Remise) de Plasencia del Monte pour gagner par une route sinueuse ALQUEZAR. Ce village médiéval en forme de demi-lune se dresse majestueusement au sommet de son rocher escarpé. La montée à l’assaut de la forteresse assiégée de soleil s’effectue par un labyrinthe d’étroites ruelles pavées qui s’étagent à flanc de coteau. L’exiguïté de ce piton stratégique a contraint à gérer au mieux le peu d’espace disponible, les maisons, ornées de blasons, sont imbriquées irrégulièrement les unes dans les autres, souvent percées de passages couverts, et parfois serrées autour de minuscules placettes. Au sommet (660 m), les ruelles convergent pour se fondre en une seule rampe de galets qui donne accès à l’unique porte d’une enceinte fortifiée par ailleurs naturellement défendue par les vertigineuses parois verticales de la falaise, remparts de craie qui plongent à pic à l’aplomb des murailles de ce bastion dont la fonction défensive se transforma avec la paix en vocation religieuse.
Cette place forte inexpugnable, édifiée par le roi chrétien Sancho Ramírez d’Aragon en 1067 après sa victoire sur les musulmans qui avaient baptisé ce lieu « al-Qsar, " (la forteresse), dissimule derrière ses murailles la Collégiale Santa Maria consacrée en 1099. Le cloître est célèbre pour ses chapiteaux sculptés du XI ème siècle, ses fresques des XV ème et XVI ème et l’Iglesia de Santa Maria Magdalena terminée en 1593 avec son retable où l’on peut distinguer au-dessus de la niche centrale l’« oculus » derrière lequel se trouve la chapelle du Saint Sacrement. Sur l’un des panneaux inférieurs du retable d’une des chapelles latérales nous attend Saint Jacques que nous avons déjà vu agenouillé au pied de la Vierge sur l’une de fresques murales du cloître. Dans le Musée, les Landais retrouveront Sainte Quitterie invoquée par les Aturins pour guérir de la rage et de la démence. Le clocher et la galerie à colonnade offrent une vue panoramique sur les eaux rugissantes du rio Vero qui creuse son lit lové au fond d’une gorge étroite de la Sierra de Guara avant de se calmer au milieu des terres sèches de la vaste plaine du Somontano couverte d’amandiers, d’oliviers et de vignes. Au retour, HUESCA édifiée à 480 m et ceinte de murailles est visible de loin dans cette immense étendue plate, la Hoya de Huesca qui précède les Pyrénées. Dans la nuit, les statues des apôtres et de Saint Laurent et Saint Vincent, patrons de la ville, veillent depuis le portail illuminé de la Cathédrale édifiée au sommet d’une rue en pente du quartier historique


SAMEDI 16 SEPTEMBRE 2006
 :

De « Mignonne allons voir si la rose » à « l’homme à la tête de chou. »
Visite de l’Eglise romane de San Pedro el Viejo (XIIème siècle), ainsi appelée pour la distinguer de la cathédrale de HUESCA primitivement consacrée également au premier des apôtres : le retable de Saint Pierre Martyr comporte lui aussi cet élément caractéristique de l’art religieux en Aragon, un « oculus » devant la chapelle de l’eucharistie. Dans le Panthéon royal qui abrite les sépultures des rois d’Aragon, Alfonso II le Batailleur et son frère Ramiro II le Moine, les artistes ont utilisé pour les gisants une variété de gypse abondant en Aragon dans la vallée de l’Ebre, l’albâtre, qui donne à ces statues un beau poli qui rappelle le marbre. (La pièce maîtresse du Musée Diocésain est un rétable lui aussi en albâtre illustrant le Jugement dernier.) Les chapiteaux du cloître sculptés au XIII ème siècle par le Maître de San Juan de la Pena illustrent l’apogée de l’art roman espagnol dont on peut considérer qu’il est « l’art du Chemin de St Jacques qui s’est développé au même rythme que le royaume d’Aragon ... Tout Huesca est une exaltation du roman. »

L’Ayuntamiento, surmonté de sa galerie extérieure en bois qui domine les balcons de la façade, est une construction typique de la Renaissance aragonaise et remonte à 1578. La fière devise du plafond mudéjar « URBS VICTRIX OSCA » évoque la prise de Lerida par César (« Osca » signifie « incision, » allusion au Salto de Roldan, profonde brèche naturelle au nord de la ville entre deux rochers.) L’escalier monumental avec ses médaillons représentant la femme médiévale, courtisane, épouse, ou veuve, mène à la Salle de Justice : le tableau de Casado del Alisal illustrant la « légende de la Cloche de Huesca » frappe de stupeur le spectateur. Au pied de certains des personnages eux-même saisis d’horreur représentés sur cette toile macabre, il découvre une bonne douzaine de têtes fraîchement tranchées formant un cercle sur les dalles du sol au milieu d’une mare de sang, et pour faire bonne mesure, celle de l’évêque qui se balance suspendue à une corde comme le battant d’une cloche ... Le roi avait convoqué à sa cour les nobles les plus importants sous prétexte de leur présenter une cloche qu’on entendrait d’un bout à l’autre du royaume ...

Depuis l’entrée du Musée Provincial, on peut apercevoir, à l’horizon, la forteresse de Montearagon édifié par le roi Sancho Ramirez d’Aragon en vue de reprendre Huesca resté aux mains des Maures malgré plusieurs assauts : il remporta finalement une victoire décisive en 1096, mais le roi ne survécut pas aux blessures infligées pendant ce dernier combat.
Ce musée est l’ancien Palacio real qui abrita dès le premier siècle avant JésusChrist l’Université Sertoriana, première université d’Espagne fondée par Sertorius pour romaniser le territoire.
Un tableau, « El Capricho, » peint en 1891 par Bernardino Montanes Perez, intrigue car il repose sur une illusion d’optique qui permettait au peintre de transmettre à la dame de ses pensées un message voisin de « Mignonne allons voir si la rose. » Les lithographies de Goya (aragonais d’origine) s’inspirent de l’art tauromachique.
La Salle du Trône s’ouvre sur la Salle de la « campana, » une sinistre crypte en forme de caveau voûté de belles proportions. Au sol est symbolisé l’emplacement de la cloche, et l’anneau pour suspendre au bout d’une corde la tête de l’évêque de Jaca est bien fixé dans le plafond ! : Preuves matérielles irréfutables parvenues jusqu’à nous de l’authenticité historique au moins partielle de cette légende ! Confirmation du massacre des nobles rebelles ordonné par le roi Ramiro II surnommé le moine pour imposer l’autorité royale. Interprétant la réponse de son conseiller transmise sous forme de parabole (la récolte des choux dans le potager de son couvent), il donna effectivement l’ordre de faire décapiter les nobles indociles invités à venir admirer une nouvelle cloche d’une taille exceptionnelle. Le bouche à oreille amplifia encore l’horreur inspirée par le stratagème conduisant au massacre et inspira définitivement la crainte de l’autorité royale chez d’éventuels frondeurs. Aucune autre cloche n’aurait porté aussi loin ...La légende ne vient que renforcer la narration aride des faits : « Enjoliver c’est fleurir la vérité »

La Cathédrale fut édifiée à partir du XIII° siècle sur la partie la plus élevée de la colline, quelques mètres seulement plus haut que l’Hôtel de Ville sur un emplacement où avaient déjà été édifiés antérieurement l’acropole ibère puis le temple romain et, à l’arrivée des musulmans, la mosquée. Huesca était alors la ville la plus septentrionale de l’emprise musulmane. Sur le porche gothique St Jacques, encadré par les autres apôtres, mais aisément reconnaissable avec sa panetière et sa coquille, accueille le pèlerin venu par le chemin de Catalogne.
L’immense retable majeur du XVI° siècle qui se dresse derrière l’autel est un filigrane en albâtre d’une extrême finesse évoquant par la précision de la sculpture de chaque détail le travail d’orfèvre le plus délicat.

Après le repas dans le caveau voûté d’El Bodegon (la Gargote), promenade de trois kilomètres d’un pas alerte dans la sierra de Guara à la sortie d’IBIECA. Surgit soudain de nulle part au détour du chemin un vaste ensemble de forme carrée, aussi large que haut, parfaitement intégré dans son environnement avec en toile de fond la montagne où s’accroche un lourd manteau de nuages gris. Cette église San MIGUEL de FOCES qui remonte au XIII ème siècle est le seul vestige existant d’un ensemble monacal où l’Ordre Militaire de St Jean de Jérusalem pouvait au Moyen-âge accueillir pèlerins et malades dans son hôpital.
L’Eglise en forme de croix latine dont la construction s’est étalée sur plusieurs siècles reflète les styles de cette époque de transition où le roman tardif cède peu à peu la place au gothique tout en conservant des traces de l’influence mozarabe : la décoration du somptueux portail est constituée de motifs floraux, mais ils dissimulent tant bien que mal un écureuil ou même l’empreinte d’une main humaine. Chacun des maîtres-ouvriers de l’époque a laissé sa marque de fabrique dans la pierre ; les énormes piliers sont ceints de colonnes pour donner une impression de légèreté. Commencée en 1249 comme Panthéon de la Famille Foces, l’église abrite les sarcophages de cette illustre famille médiévale dans des chapelles dont les murs sont décorés d’immenses fresques relatant des scènes de la vie de Jésus, ou le rôle les anges psychopompes accompagnant au ciel l’âme du défunt. Un artiste confirmé se chargeait des éléments essentiels les plus délicats d’une fresque et les disciples de son atelier complétaient le dessin avant d’apposer la couleur. Une vierge frappe par la modernité de sa facture : La pureté de cette émouvante sanguine a été révélée accidentellement par l’effacement de couleurs absorbées par l’humidité du mur : ce « nettoyage » a fait ressortir la finesse du coup de crayon de l’artiste qui a dessiné cette silhouette épurée émouvante de simplicité et de pureté.

DIMANCHE 17 SEPTEMBRE 2006 : « Tumultes. »

Autre témoignage du passé historique mouvementé de l’Aragon, perché sur un piton escarpé (711 m), BOLEA, village dont le nom signifie « endroit élevé. » De la forteresse arabe ne subsiste aujourd’hui que la tour, mais le sommet de la colline est un véritable mirador naturel d’où se contrôle toute la plaine, par temps clair le regard porte vers le Sud jusqu’aux environs de Saragosse ou de Huesca avec la citadelle de Montearagon. En raison de son intérêt stratégique incomparable, ce site fut l’objet de batailles acharnées pour l’arracher à la domination musulmane : reconquis en 1081 par Sancho Ramirez, il ne fut repris définitivement que vingt ans plus tard grâce à la victoire de Pedro Ier.
La Collégiale SANTA MARIA LA MAYOR (XVI° s) marque la transition entre le gothique et l’art de la Renaissance ; toutes sortes d’influences se propageaient dans cette région qui jouait le rôle de voie de communication entre Huesca et Jaca, la France et la Navarre et qui, de plus, accueillait les pèlerins de Catalogne qui traversaient l’Aragon d’Est en Ouest pour gagner Saint Jacques de Compostelle. Le retable du Maître autel est de conception gothique mais l’on voit s’opérer dans les panneaux de bois peints par le Maître de Bolea l’harmonieuse synthèse de deux courants nouveaux pour l’époque, l’inspiration flamande et l’inspiration italienne du Quattrocento. L’artiste anonyme a su délicatement décliner sur sa palette la gamme des nuances subtiles du rouge et du vert, et ces teintes ont conservé leur fraîcheur et leur éclat jusqu’à ce jour sans retouches. Selon la tradition fermement implantée en Aragon, ce retable comporte au-dessus de la stature de la Vierge son oculus eucharistique.

Le retable baroque de Santa Barbara en pin rouge comporte une statue de Saint Urbes, un moine venu de Bordeaux pour vivre en ermite à Nocito dans la Sierra de Guara. Les paysans invoquaient jusqu’en 1936 ce saint en portant sa dépouille en procession avant de la plonger dans une mare pour faire tomber la pluie.
Les pèlerins de Saint Jacques pouvaient implorer dans cette collégiale de Bolea leur saint patron avant de poursuivre leur cheminement vers Santiago : Le retable du maître-autel comporte une statue en bois polychrome du saint, le retable d’une chapelle latérale lui est consacré où sa statue de style renaissance en albâtre polychrome le représente en pèlerin, et enfin, il figure également en buste avec son auréole au-dessus de sa tête, son chapeau modestement posé à sa droite, dans une autre chapelle, face à la Vierge du Pilar.

Avant un dernier repas à Santa Cruz de las Seros, la route sinueuse creusée au fond du défilé où grondent les flots tumultueux du Rio Gallego débouche soudain sur un paysage singulier et spectaculaire à Puente de Murillo de Gallego : dressés vers le ciel devant de vertigineuses parois calcaires, les MALLOS de RIGLOS, gigantesques aiguilles de pierre à la pointe émoussée par l’érosion, évoquent les menhirs laissés à l’abandon par un peuple de géants ! (Le mot « Mallo » désigne des massues, comment ne pas imaginer des créatures herculéennes brandissant à bout de bras ces armes de l’âge de pierre en un combat fabuleux ? Dantesque !).

« Tut ! Tut ! » : Pour nous avoir fait découvrir les richesses de la Hoya de Huesca, notre dévoué organisateur, Albert, et son mentor Jacques, ainsi que Marie Hélène, notre traductrice « au pied levé » (qualité indispensable en pèlerinage,) peuvent fièrement porter leur « speculae » du Santuario de Santa Maria de Salas remis par le Président de l’Asociacion Oscense de los Amigos del Camino. Parrain de cette expédition, Albert avait eu la délicate attention d’offrir à chacun un paquet de dragées à l’occasion du mariage de son fils et avait veillé avec un soin tout particulier à nous faire découvrir la gastronomie de l’Aragon dans des cadres typiques. Et puisqu’il avait de plus réussi le tour de force de convoquer le soleil dès notre premier pas en Espagne, l’ambiance tout au long du séjour refléta bonne humeur et joie de vivre !

La libertat qu’ei lo camin,
Qu’ei lo camin, qu’ei lo camin,

Après lo malh, un aute malh,
Un aute malh, un aute malh,
Après la lutz, ua auta lutz,
Ua auta lutz, ua auta lutz...

La liberté, c’est le chemin,
C’est le chemin, c’est le chemin.

Après le pic, un autre pic,
Un autre pic, un autre pic,
Après la lumière, une autre lumière,
Une autre lumière, une autre lumière...
Los de Nadau